« Vous ne devez pas payer de l'argent pour traverser une frontière dans l'espace CEDEAO » Chimène Lougbegnon Bossa

« Vous ne devez pas payer de l'argent pour traverser une frontière dans l'espace CEDEAO » Chimène Lougbegnon Bossa

Peut-on voyager dans l'espace CEDEAO sans passeport ? À quoi sert réellement la carte nationale d'identité biométrique ? Comment les États s'organisent-ils pour sécuriser les données personnelles tout en facilitant la mobilité des citoyens ? Ces questions étaient au cœur d'un atelier de sensibilisation organisé ce mercredi au Sofitel de Cotonou par la Commission de la CEDEAO avec l'appui de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) ce 3 juin 2026 à Cotonou.

Par Test User • 5,333 vues • Lecture : 9 min • Publié le 04 June 2026

Ledit atelier, le deuxième du genre, qui s'est adressé aux professionnels des médias, vise à approfondir leurs connaissances sur la Carte nationale d'identité biométrique de la CEDEAO (ENBIC), son cadre juridique, ses caractéristiques techniques et les mécanismes mis en place pour accompagner son déploiement dans la sous-région.


Au fil des présentations, un message s'est dégagé avec clarté, la carte biométrique ne constitue pas seulement une pièce d'identité. Elle est également un document de voyage destiné à rendre plus concrète la libre circulation des personnes au sein de l'espace CEDEAO.


Une carte conçue pour accompagner la libre circulation


La première communication a été assurée par Obinna, un des représentants représentant de la Commission de la CEDEAO.


Il a rappelé que la Carte nationale d'identité biométrique de la CEDEAO a été adoptée lors de la 46e session ordinaire de l'Autorité des chefs d'État et de gouvernement, le 14 décembre 2014.


L'initiative s'inscrit dans la continuité du protocole de 1979 sur la libre circulation des personnes, le droit de résidence et le droit d'établissement. Ce texte demeure l'un des fondements de l'intégration régionale ouest-africaine. Selon ce dernier, l'ENBIC constitue un outil destiné à faciliter l'application de ce protocole tout en renforçant la sécurité de l'identification des voyageurs.


Sept pays ont déjà adopté l'ENBIC


Douze ans après son adoption, plusieurs pays ont déjà intégré le dispositif. Le Sénégal a ouvert la voie en 2016. Le Ghana et la Guinée Bissau lui ont emboîté le pas en 2017. La Gambie a adopté la carte en 2019, le Bénin en 2020, la Sierra Leone en 2023 et le Nigeria en 2025. D'autres États poursuivent encore leur processus de mise en conformité avec les standards communautaires.


Selon les responsables de la CEDEAO, l'objectif demeure une harmonisation progressive des systèmes d'identification à l'échelle régionale afin de garantir une meilleure reconnaissance mutuelle des documents.


Un document de voyage reconnu dans l'espace communautaire


L'un des points les plus importants abordés au cours de l'atelier concerne la nature même de la carte biométrique.


Contrairement à une idée largement répandue, l'ENBIC n'est pas uniquement une carte d'identité nationale. Elle est également reconnue comme un document de voyage au sein de l'espace CEDEAO. Les intervenants ont expliqué qu'un citoyen détenteur de cette carte peut effectuer des déplacements dans les pays de la communauté sans nécessairement présenter un passeport.


Cette possibilité concerne également les voyages aériens. Un passager muni d'une carte biométrique conforme aux normes de la CEDEAO peut embarquer sur un vol à destination d'un autre État membre ayant adopté le dispositif.


Cette mesure vise à simplifier les déplacements des citoyens ouest-africains et à rendre plus effective la libre circulation prévue par les textes l'institution.


Des caractéristiques techniques harmonisées


Pour garantir son efficacité et sa fiabilité, la carte biométrique repose sur des normes communes définies par la CEDEAO.


Le document comporte vingt-six caractéristiques techniques obligatoires et sept facultatives. Il intègre notamment des données biométriques, des fonctions d'identification sécurisées, une technologie lisible par machine ainsi qu'une interopérabilité avec les systèmes nationaux.


Les experts ont souligné que ces spécifications respectent les recommandations de l'Organisation de l'aviation civile internationale (OACI) relatives aux documents de voyage. L'objectif est donc de permettre une vérification rapide et sécurisée des identités tout en limitant les risques de fraude documentaire.


La reconnaissance dans l'espace AES reste à préciser


La question de l'utilisation de la carte biométrique dans les pays de l'Alliance des États du Sahel (AES) a également été évoquée lors des échanges. Albert Siaw-Boateng, directeur de la libre circulation des personnes, de la migration et du tourisme à la CEDEAO, a indiqué qu'aucun accord officiel n'existe actuellement entre la CEDEAO et l'AES concernant la reconnaissance systématique de l'ENBIC. La carte peut être donc acceptée par les autorités nationales concernées, mais cette reconnaissance demeure pour l'instant à leur discrétion.


Profitant de son intervention, il a salué les efforts accomplis par le Bénin dans l'application des principes de libre circulation. « Le Bénin est l'exemple de ce que peut être la libre circulation », a-t-il déclaré, en évoquant notamment les mesures mises en place aux frontières pour améliorer les conditions de déplacement des voyageurs.


L'ANIP présente le modèle béninois de gestion de l'identité


La deuxième communication de la journée a été assurée par monsieur Abiola, représentant de l'Agence nationale d'identification des personnes (ANIP).


Son exposé a permis aux participants de mieux comprendre le fonctionnement du système béninois d'identification. Selon le spécialiste, l'ANIP a développé une approche qui suit l'individu tout au long de sa vie. Dès la déclaration de naissance, chaque personne reçoit un Numéro Personnel d'Identification (NPI) unique et permanent. Ce numéro demeure attaché au citoyen et accompagne les différents événements de sa vie administrative.


Une infrastructure numérique de grande ampleur


Selon les chiffres présentés lors de l'atelier, plus de 13 millions de personnes sont aujourd'hui enregistrées dans le système national. L'infrastructure repose sur plusieurs composantes complémentaires : l'enrôlement biométrique, la déduplication des données à travers les empreintes digitales et la reconnaissance faciale, le Registre national des personnes physiques, l'état civil numérisé ainsi que les services d'authentification et de vérification. La question de sécurité des infrastructures, la protection des données personnelles et le contrôle rigoureux des accès aux informations sont revenues avec insistance


Une identité numérique au service des citoyens


L'agence a également présenté les bénéfices attendus pour les usagers. Le système permet de simplifier les démarches administratives, de faciliter l'accès aux services publics et privés, de favoriser l'inclusion des populations non identifiées et d'améliorer la fiabilité des données utilisées par l'administration. La Carte nationale d'identité biométrique représente ainsi la partie visible d'un écosystème numérique beaucoup plus vaste.


« Nous ne délivrons pas seulement des documents ; nous avons transformé la manière de gérer l'identité », a résumé le représentant de l'ANIP.


Le Bénin mise sur une politique d'ouverture


La troisième communication a été présentée par Chimène Lougbegnon Bossa, directrice de l'Émigration et de l'Immigration (DEI).


Son intervention a permis d'aborder les modalités pratiques de circulation des personnes aux frontières béninoises et celles des autres pays.


Elle a rappelé que les ressortissants des États membres de la CEDEAO peuvent entrer au Bénin sans visa, conformément aux textes de la communauté.


Les citoyens des pays ayant adopté l'ENBIC peuvent également de faire des voyages terrestres et aériens avec leur carte biométrique, celle-ci étant reconnue comme document de voyage. La responsable a par ailleurs souligné que le Bénin applique également une exemption de visa aux ressortissants africains pour des séjours pouvant aller jusqu'à 90 jours.


« Vous ne devez pas payer pour traverser une frontière »


La question de la corruption a occupé une place importante dans les échanges. S'adressant aux journalistes, Chimène Lougbegnon Bossa a tenu à rappeler un principe fondamental de la libre circulation des biens et des personnes dans l'espace communautaire.


«, Ne pensez plus jamais à donner de l'argent à un policier pour passer à la frontière. Vous ne devez pas payer de l'argent pour traverser une frontière dans l'espace CEDEAO. Vous ne devez pas encourager la corruption », a-t-elle déclaré.


Pour la directrice de la DEI, la libre circulation constitue un droit reconnu aux citoyens de la communauté et ne doit pas être détournée par des pratiques illicites. Cette déclaration bien évidemment fait écho aux efforts engagés par les autorités béninoises pour renforcer la transparence dans la gestion des frontières.


Des contrôles destinés à sécuriser les déplacements


La directrice de la DEI a également insisté sur la nécessité des contrôles aux postes frontaliers. Selon elle, ces vérifications ne doivent pas être perçues comme des obstacles à la libre circulation mais comme des mesures de sécurité. Les agents contrôlent l'authenticité des documents, vérifient l'identité des voyageurs et détectent d'éventuelles tentatives de fraude. À l'aéroport international de Cotonou, des systèmes automatisés permettent déjà la lecture des documents biométriques. D'autres outils sont également utilisés sur certains postes frontaliers terrestres, même si plusieurs points de passage continuent encore de fonctionner de manière manuelle.


Une intégration régionale qui se construit progressivement


À travers les différentes présentations, l'atelier a mis en lumière les efforts entrepris par la CEDEAO et ses États membres pour bâtir un espace régional davantage intégré. Plusieurs actions de sensibilisation ont été entreprises depuis plusieurs mois par l'institution dans les zones frontalières de l'espace, pour mettre fin aux actes de corruption auxquelles sont confrontés les usagers en voulant passer d'un pays à un autre.


De la carte biométrique régionale à la modernisation des systèmes nationaux d'identification, en passant par la gestion des frontières et la lutte contre la corruption, les intervenants ont souligné la nécessité de concilier mobilité, sécurité et confiance.


Au-delà de son aspect administratif, l'ENBIC apparaît aujourd'hui comme l'un des symboles les plus concrets de l'intégration en Afrique de l'Ouest. Une carte qui permet non seulement de prouver son identité, mais aussi de voyager, y compris par voie aérienne, dans une région qui poursuit son ambition de rapprocher davantage ses citoyens des différents pays.


Hilary Christelle TOLO KPADONOU

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